Hommage



Tous les mois nous ferons un hommage à une personne ou à un cheval. Alors si vous avez vécu une histoire forte, hors du commun, un sauvetage, faite nous parvenir votre histoire.

Ce mois-ci une petite histoire d'une des marraines qui a voulu rendre hommage et à raconté l'histoire de son protégé en conte.

L’histoire de Twister,
racontée à Coralie
 
            La petite fille regardait le poulain qui gambadait joyeusement dans le champ en compagnie de deux autres chevaux plus âgés. Tous ceux qui le voyaient folâtrer ainsi dans les hautes herbes sentaient un sourire leur monter aux lèvres malgré eux : il avait l’air si heureux de vivre, ce petit bonhomme.
-          Il est vraiment tout fou, rit la petite fille en voyant l’animal engager la poursuite avec un papillon.
-          Oui, et cela fait plaisir de le voir ainsi, répondit la jeune femme qui se tenait à côté d’elle. Il revient de loin, tu sais.
-          Ah bon ? demanda la gamine. Je croyais qu’il était né ici, moi.
La jeune femme se mit à rire et se pencha pour être à la hauteur de l’enfant.
-          « Il revient de loin », ça ne veut pas dire qu’il a fait un long voyage, petite puce, expliqua-t-elle. Ca signifie qu’il a failli mourir, et qu’on a eu bien de la chance de pouvoir le sauver. C’est pour ça que ça me fait autant plaisir de le voir gambader comme ça.
-          Oooh, fit la petite fille avec des larmes au bord des yeux. Tu sais, moi aussi, j’ai été très malade, quand j’étais toute petite. Il a eu quoi, Twister ? Son papa et sa maman l’ont bien soigné ?
La jeune femme sourit et s’assit sur une pierre, tout près de la barrière.
-          Ca te ferait plaisir que je te raconte son histoire ? C’est un peu triste, tu sais.
-          Est-ce que ça se termine bien ?
-          Ah ça, je ne sais pas. Parce que tu vois, ce n’est pas une de ces histoires qui se terminent, avec le mot « fin » écrit à la dernière page du livre. C’est une histoire vraie, avec un vrai petit poulain qui est bien loin d’avoir fini sa vie. En fait, ça va dépendre de nous, que ça se termine bien ou pas.
-          Alors, ça se terminera bien, décréta la petite. Raconte.
La jeune femme fit signe à l’enfant, qui s’assit à ses pieds, dans l’herbe, le menton au creux des mains. Plus loin, indifférent à leur manège, Twister s’ébattait avec enthousiasme, au grand dam de ses deux compagnons, qui n’aspiraient visiblement qu’à pouvoir brouter en paix. Uranie, la vieille ponette aveugle, remuait les oreilles avec agacement, avec un air de grand-mère dont la patience angélique commence à être sérieusement entamée. C’était à se tordre de rire.
-          Tout d’abord, commença la jeune femme, tu dois savoir que Twister n’est pas né comme toi ou moi. Toi, quand tu es née, tes parents t’attendaient déjà depuis longtemps, et ta maman avait vu le docteur, plusieurs fois, pour vérifier que tout allait bien.
-          Oui, je sais. Elle m’a même montré les photos de quand j’étais dans son ventre.
-          Voilà. Quand une maman est enceinte, elle doit aussi faire attention à ce qu’elle mange, à ce qu’elle boit, pour ne pas faire de mal au bébé, tu vois ? Et on fait pareil avec une jument. Quand elle attend un petit, on lui donne des choses différentes à manger, et un vétérinaire vient voir de temps en temps si tout va bien.
-          Et la maman de Twister, elle n’a pas vu le vétérinaire ?
-          Hé bien, en fait, personne n’avait remarqué qu’elle attendait un petit. Comme elle avait toujours eu un gros ventre, ça ne faisait pas une grosse différence, alors personne n’a fait attention. Quand Twister est né, il était déjà très fragile, parce que sa maman n’avait pas mangé ce qu’il fallait pour qu’il soit fort et en bonne santé.
La petite fille hocha la tête en signe de compréhension. Elle savait bien qu’on se sentait tout faible, quand on ne mangeait pas assez. Alors ça devait être encore pire quand on était dans le ventre de sa maman.
-          En plus, quand le vétérinaire est venu le voir, il a remarqué qu’il avait une malformation, poursuivit la jeune femme. Un bec de perroquet.
-          Bah, il n’a pas de bec, Twister ! rigola la gamine. C’est les oiseaux qui ont un bec !
-          Un bec de perroquet, chez le cheval, c’est une malformation de la mâchoire. Tu as regardé les dents de Twister ? Les dents du haut ne touchent pas les dents du bas, elles sont décalées.
-          Euh… non, je n’ai pas vu. Ca lui fait mal ?
-          Ca le gêne pour brouter, et ça oblige à l’emmener souvent chez le dentiste. Mais surtout, quand il était tout bébé, sa maman a cessé de lui donner du lait, parce qu’elle avait une mammite.
La petite fille la regarda avec un air perplexe.
-          Et sa mamie, elle ne voulait pas qu’elle ait un bébé ?
-          Une mammite, pas une mamie, petite puce ! s’exclama la jeune femme en éclatant de rire. La mammite, c’est… comment t’expliquer ? Tu sais ce que sont les mamelles ?
-          Oui, répondit l’enfant. C’est par là que sort le lait.
-          Exactement, petite futée. Hé bien une mammite, c’est quand les mamelles ont un problème, une infection. Comme Twister n’avait pas les dents placées comme il faut, quand il tétait, cela blessait sa maman, et ça lui faisait très mal.
-          Alors elle n’a plus voulu lui donner à manger ?
La jeune femme acquiesça et la fillette essuya une larme en poussant un gros soupir. Elle imaginait le pauvre petit poulain, qui ne comprenait pas pourquoi sa maman ne voulait plus s’occuper de lui et devait être bien triste.
-          Malheureusement, il y a des personnes qui ont donné de mauvais conseils à la dame qui s’occupait de Twister, et elle lui a donné du lait qui ne convenait pas, à la place de celui de sa maman.
-          Un jour, on a nourri des petits chats, fit pensivement la fillette, parce que leur maman avait été empoisonnée. On avait acheté le lait en pharmacie et c’était rudement compliqué. C’est pareil, pour un poulain ?
-          Oui, c’est compliqué, mais quand on veut vraiment, on y arrive. Là, le problème, c’est que… hé bien, disons que les gens qui s’en occupaient ne faisaient pas assez attention. Alors je suis intervenue une première fois, et j’ai exigé que le petit bonhomme soit mieux soigné. Je ne voulais pas qu’il lui arrive de mal.
-          Tu l’as ramené ici ?
-          Malheureusement non. La propriétaire de Twister m’a dit qu’elle avait une amie qui faisait des études de vétérinaire et qu’elle allait prendre le poulain chez elle pour s’en occuper. Elle devait le montrer à des spécialistes, pour qu’il n’y ait plus de problèmes.
-          Et elle ne l’a pas fait ?
-          Pas vraiment, non. En fait, dès le début, je n’avais pas trop confiance, alors j’ai décidé d’aller voir si tout se passait bien. Si tu avais vu ça ! Il n’avait pas de foin, pas d’eau, rien pour lui permettre de retrouver des forces ! Il était tellement maigre et tellement faible que je me suis mise en colère et j’ai décidé de le ramener à la maison.
La jeune femme regarda le poulain qui s’était un peu calmé et mangeait tranquillement à côté de ses deux compagnons. A le voir aujourd’hui, il était difficile d’imaginer le piteux état dans lequel elle l’avait retrouvé à cette époque-là. Ce n’était pourtant pas si vieux.
-          Le vétérinaire croyait qu’il ne survivrait pas, continua-t-elle. Mais il voulait vivre, ce petit ! Il s’est battu comme un chef, et il s’en est sorti.
-          Il ne va pas mourir, hein ? demanda la petite fille d’une voix tremblante, les larmes aux yeux.
-          Non, non, rassure-toi ! la consola son aînée. Il a passé le cap le plus difficile, maintenant, et on a presque réparé les bêtises qui ont été faites auparavant. C’est vrai qu’il a encore eu des gros problèmes, il y a trois mois, après une séance difficile chez le dentiste. Mais maintenant, il a une petite marraine qui l’aime, et il sait bien qu’il ne doit plus tomber malade !
La petite fille battit des mains avec enthousiasme. C’était elle, la marraine de Twister, et elle venait régulièrement le voir, pour s’occuper de lui et lui dire à l’oreille des tas de choses gentilles. Elle se promit de le câliner encore plus, pour qu’il comprenne qu’il y avait des gens qui tenaient à lui et qui voulaient qu’il soit heureux. Elle se rapprocha de son aînée et lui passa impulsivement les bras autour du cou pour lui plaquer un gros bisou sonore sur la joue.
-          Et à quoi je dois ce baiser ? demanda la jeune femme, amusée.
-          Maintenant, je sais pourquoi tu t’appelles Aurore, lui répondit la petite. Parce que l’aurore, c’est quand le soleil se lève, le matin. Et c’est bien ça que tu fais, non ? Tu fais se lever le soleil dans la vie des animaux qui souffrent. Quand je serai grande, je ferai ça, moi aussi.
Laissant la jeune femme bouche bée, elle se leva d’un bond et courut jusqu’au pré pour aller contribuer à réconcilier un jeune cheval avec une existence qui ne lui avait guère fait de cadeaux. Sauf celui de la vie qui est, somme toute, le seul qu’il faille chérir sans réserve.

 


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